La conservation des légumes et des tubercules est de plus en plus difficile pour les consommateurs. Cela à cause de la rapidité avec laquelle ces produits se décomposent. Une situation que déplorent des commerçants aussi qui dénoncent des pertes de revenus. Tous pointent du doigt l’utilisation abusive des engrais chimiques. Au-delà des dommages économiques, cette pratique engendre aussi de graves conséquences sur la santé.
Reportage
Il est 13 h dans la famille Sidibé, sise à Kalaban Coro, un arrondissement du cercle de Kati. C’est bientôt l’heure du déjeuner. Au menu ce samedi, un plat succulent de Fakoye. Mme Sidibé Assetou Koné, assise sur une chaise devant la marmite encore posée sur le feu, attend sa fille qui fait la vaisselle afin de servir le repas.
La quadragénaire exprime son regret concernant les produits agricoles infestés d’engrais chimiques. « Il est difficile de conserver les aliments contenant de l’engrais », dit-elle.« Cela nous dérange. Car nous ne pouvons pas conserver des denrées comme le chou pommé et des poivrons pendant plus de quatre à cinq jours. Mais s’ils ne contiennent pas d’engrais, la durée de la conservation peut aller au-delà d’une semaine », nous confie Mme Sidibé. Même constat pour cette ménagère croisée au marché de Medina Coura, en commune II du district de Bamako. Vêtue d’un tissu dampé multicolore, Maïmouna Sidibé affirme qu' »auparavant, nous pouvions conserver longtemps des légumes, contrairement à maintenant. » Mais, déplore-t-elle, « à cause de l’engrais, du jour au lendemain, des légumes se gâtent ».
Et Maïmouna de renchérir : « C’est une perte pour nous les ménagères face à la conjoncture, c’est risqué d’acheter des condiments pour les conserver. »
Un manque à gagner pour les commerçants

Vendeuse de légumes à Médina Coura, Maïmouna Konaté se tient devant son étal rempli de tomates, d’aubergines, de choux et bien d’autres produits. « Lorsque les légumes contiennent trop d’engrais, ils s’abîment en l’espace d’une journée », déplore la vendeuse qui était en train de mettre des tranches de carottes dans des sachets plastiques.
Un constat partagé par Kani Mariko, également vendeuse au marché de Kalaban coura ACI. « Quand tu achètes des produits maraîchers aujourd’hui, demain tu trouveras que beaucoup sont pourris en raison de la quantité d’engrais chimique élevée », martèle-t-elle. Alors que Madina Dougnon, vendeuse de légumes au marché de Kalaban Nèrèkoro, regrette les pertes que ces produits chimiques engendrent.
« Le but du commerce est d’avoir des bénéfices. Mais de nos jours, il rapporte peu. Car les légumes sont bourrés d’engrais », se lamente-t-elle, avant d’ajouter que cette année, l’activité commerciale est une perte d’argent. « une tasse remplie de concombres gâtés en moins de trois jours », alors qu’elle dit avoir acheté « le sac à 13 000 F CFA ».
Les raisons économiques mises en avant

Du côté des producteurs, c’est la rentabilité qui prime, à en croire Kadiatou Sylla. Elle pratique le maraîchage depuis 2012 à Yorosso au sein du groupe « Césiri », composé de 49 femmes et six hommes. Établis sur une superficie de 5 hectares, ils y cultivent de l’oignon, de la pomme de terre et divers légumes. Mme Sylla est consciente des difficultés de conservation des aliments contenant de l’engrais. Toutefois, elle explique que « les clients aiment les produits qui sont gros ». D’où le choix de l’utilisation de l’engrais, selon elle. « Les denrées contenant des engrais sont plus rentables que celles qui n’en contiennent pas », ajoute-t-elle.
Contrairement à Kadiatou, Seydou Barry a opté pour la culture bio. Le quadragénaire, habillé d’un pantalon gris et d’un T-shirt violet, pratique le maraîchage depuis sa tendre enfance sur les berges du fleuve à Ségou. Seydou explique son choix en premier lieu par la préférence de sa clientèle. « Je gagne beaucoup d’argent et de notoriété en vendant des légumes et tubercules sans engrais chimiques. » Il explique qu’il fait aussi recours aux fumiers organiques. Pour M. Barry, les aliments à base de composts naturels sont meilleurs. On peut les garder longtemps aussi », ajoute-t-il. Toutefois, il reconnaît que la production bio prend plus de temps.
Attention au dosage

Fatoumata Sorofing Coulibaly est titulaire d’un master en agronomie. Elle explique que ce n’est pas spécifiquement les engrais chimiques qui sont dangereux.« Les engrais chimiques sont constitués essentiellement d’azote, de potassium et de phosphore et de l’urée. Ces éléments ne sont pas vraiment toxiques. C‘est l’utilisation excessive de ces produits chimiques qui est dangereuse pour la santé, précise l’ingénieur agronome.
« Ce qui est vraiment dangereux, ce sont les pesticides, c’est-à-dire les produits chimiques qu’on utilise pour tuer les insectes qui peuvent s’attaquer aux plantes et diminuer la production », indique-t-elle. Aussi Fatoumata Sorofing Coulibaly révèle que certains produits chimiques interdits en Europe sont vendus dans nos pays africains. « Lorsqu’un produit arrive sur le marché, il doit être d’abord homologué au niveau du centre de recherche agronomique de Sotuba », explique la spécialiste. Ensuite, poursuit-elle,le producteur envoie une certaine quantité qui est testée dans les champs pour voir les effets secondaires et autres avant d’être autorisée sur le marché. Selon Mme Coulibaly, il existe aussi un marché clandestin où l’on trouve des produits non homologués. Des produits dont « l‘utilisation peut nuire à la santé », prévient-elle.
Un véritable danger pour la santé

Dr. Madani Ly, cancérologue, abonde dans le même sens. « Les pesticides qu’on utilise en agriculture, la plupart sont cancérigènes. Donc clairement ça nuit à la santé. Ça peut être une des causes de cancer, ça, c’est clairement démontré scientifiquement », affirme sans ambages Dr Madani Ly. D’ailleurs, il explique que c’est pour cette raison qu’il y a une liste officielle de pesticides autorisés. À cela s’ajoutent les exigences sur le respect des doses. Au-delà du risque cancérigène, « il y en a certains qui peuvent entraîner certaines maladies respiratoires chroniques. Et d’autres qui peuvent provoquer des problèmes de fertilité », avertit Dr Ly, qui précise que toutes ces informations sont scientifiquement documentées et accessibles en ligne.
